Fukushima, la Lybie et Bahreïn

Publié le par ideesmobiles.over-blog.com

En ce jeudi 17 mars 2011, l’accident de la centrale de Fukushima, l’écrasement de la révolte armée en cours au Lybie et la répression musclée des manifestations à Bahreïn se disputent les gros titre… Enfin pour les médias sérieux, les autres préfèrent se concentrer sur le débat national sur le nucléaire, un quelconque match de foot dont j’ai déjà oublié les belligérants ou une prise d’otage dans la région parisienne, la couverture médiatique de l’actualité me surprendra toujours par ses priorités L.

Loin de moi l’idée de minimiser l’importance et la portée de cet accident. Il est de toute évidence grave d’après les informations disponibles actuellement, et il est malheureusement probable que certains intervenants sur le site ont été exposés à des doses de radiations qui auront un impact sur leur santé. Il est également incontestable qu’il y a eu contamination et il est probable que cette contamination va continuer pendant quelques temps… C’est effectivement dommage mais faut-il le rappeler les conditions qui ont conduit à cet accident sont exceptionnelles : un tremblement de terre d’une violence extrême et un tsunami dont l’ampleur a dépassé tout ce qui était prévisible. Même dans ces conditions, les dégâts sont encore limités et on peut encore espérer que les Japonais reprennent le contrôle de la situation.

Alors, je ne suis vraiment pas convaincu par les partisans du bannissement du nucléaire qui m’apparaît toujours autant comme une forme assez primaire de technophobie et de sectarisme irrationnel.

Quand on proclame que l’on va sortir du nucléaire il faut en mesurer les conséquences et voir quelles sont les alternatives possibles, d’après ce que j’ai compris :

  • L’hydraulique est déjà exploitée quasiment au maximum de ses possibilités en France.
  • Le photovoltaïque a actuellement un rendement déplorable lorsque l’on considère toute l’énergie nécessaire pour le mettre en œuvre ce qui d’ailleurs apparaît bien dans la facture et la nécessité de subventions massives pour sa mise en œuvre. De plus il y a le problème d’aléa de production en fonction de l’ensoleillement.
  • L’éolien a également un problème d’aléa de production ainsi qu’un problème de limite de capacité… Sans compter que les implantations rencontrent très souvent une opposition hostile de la part des la population locale.
  • Le géothermique profond semble prometteur mais sera très coûteux et est loin d’être au point.
  • L’utilisation de courants marins, de la houle, des vagues est au stade expérimental et ne pourra constituer qu’une énergie d’appoint.
  • Les agrocarburants entrent directement en concurrence avec l’alimentation humaine et ont également un rendement déplorable (négatif du point de vu carbone si l’on compte la déforestation engendrée pour remplacer les cultures nécessaires pour l’alimentation).
  • Le biogaz ne permet pour l’instant qu’une production limitée en terme de puissance.

Bref, pour l’essentiel de nos besoins en électricité et pour longtemps encore, l’alternative est essentiellement entre le nucléaire ou les énergies fossiles : pétrole, gaz et charbon ce qui a plusieurs conséquences si l’on abandonne massivement le nucléaire comme cela est probable suite aux événements au Japon :

  • Le prix de l’énergie qui a déjà beaucoup augmenté va exploser. Un nombre plus important d’acteurs seront en concurrence sur les mêmes ressources limitées donc les prix vont augmenter. C’est une bonne chose pour le développement des alternatives propres qui sont généralement plus coûteuses tout au moins au début de leur développement mais ça sera un vrai problème pour les personnes les plus précaires, tant dans nos pays développés que dans le tiers monde.
  • Le problème de réchauffement climatique va très largement empirer. Je ne crois pas aux technologies de stockage de CO2 : j’ai du mal à croire qu’on arrive à stocker définitivement un gaz de manière sure, surtout vis à vis du risque sismique. Les technologies de recyclage du gaz carbonique (culture d’algues) paraissent intéressantes mais ne sont qu’au stade expérimental et leurs mises en œuvre à grande échelle ne paraissent pas envisageable tout de suite.
  • Il y a fort à parier que les conflits actuels autours de ces ressources en énergies fossiles continueront et seront même exacerbés par l’augmentation des prix. Oui, le pétrole et le gaz ne sont pas des énergies propres, elles tuent au quotidien par les conflits qu’elles entretiennent et les dictatures qu’elles financent.

L’impact géopolitique du gaz et du pétrole est considérable

Justement l’actualité nous fourni quelques exemples des implications néfastes que pourrait avoir une autre politique énergétique. Les deux autres grand sujet de l’actualité donnent à reflechir : En Lybie, le colonel Khadafi s’apprête à noyer les aspirations démocratiques de son peuple dans un nouveau bain de sang. A Bahreïn l’opposition pacifique qui manifestait depuis quelques semaines et semblait en passe d’obtenir des reformes démocratiques à l’instar de la Tunisie et de l’Egypte a fait l’objet d’une répression très violente de la part du pouvoir appuyé par des déploiements de forces venu des monarchies pétrolières voisines. Nous avons donc deux pays arabes où les exemples de la Tunisie et de l’Egypte ont généré des mouvements massifs de contestation des autocraties en place mais cette fois-ci le résultat est tout à fait contraire et ce n’est à mon avis pas un hasard. La Tunisie et l’Egypte n’ont pas de richesses pétrolières significatives et sont, par contre, très dépendantes du tourisme principalement occidental. Au contraire, la Lybie et Bahreïn tirent l’essentiel de leurs richesses de la rente pétrolière. Quelles sont les conséquences ? Le pouvoir d’un autocrate dépend essentiellement du soutient qu’il peut avoir de l’appareil d’état (et de fait principalement l’armée). Que celui-ci lui tourne le dos et « le roi est nu », l’autocrate est contraint d’abdiquer comme l’a montré l’exemple Egyptien et Tunisien. Hors les membres de l’appareil d’état ne continueront à soutenir l’autocrate que s’ils y trouvent avantage ou plutôt si les avantages dont ils jouissent pourront perdurer malgré une éventuelle répression. Dans des économies orientées vers le tourisme et les échanges avec les entreprises occidentales comme celles de l’Egypte et de la Tunisie, une répression féroce et ouverte des mouvements de protestation aurait probablement eu pour conséquence une mise au ban des nations avec comme conséquences un arrêt quasi total du tourisme et un effondrement des échanges commerciaux. Ces pays se seraient retrouvés dans une situation proche de celle de la Korée du nord, l’arme du chantage à l’arme atomique en moins… Une situation pas vraiment enviable même pour la nomenklatura des dictatures arabes. A l’inverse, l’expérience de l’effondrement du bloc de l’Est montre que bon nombre des anciens cadres du système socialiste ont réussi à se recycler dans le paysage politique démocratique et donc peu ou prou à conserver leur rang. Dans le cas des pays pétroliers, la donne change radicalement. En cas de renversement du régime, il est peu probable que les dignitaires de l’ancien régime arrivent à conserver la part de la rente pétrolière qu’ils avaient du temps de l’autocrate. D’un autre coté, il est tout à fait probable que même en cas de répression sanglante et féroce, ils arrivent à continuer à vendre leur pétrole comme le montre le cas de nombre de dictatures pétrolières actuelles. Les incitations pour la nomenklatura et en particulier l’élite militaire ne sont donc pas du tout les mêmes. Les exemples de la Lybie et de Bahreïn ne sont pas isolés, l’Iran a connu récemment une répression assez forte du même type et bon nombre de conflits et de dictatures sont essentiellement motivées et/ou soutenues par l’argent du pétrole ou du gaz naturel : guerres au Soudan, guérilla au Nigeria, dictature en Turkmenistan, dérives autoritaires ou simulacres de démocratie en Russie, Malaisie, Venezuela, régimes autoritaires de la péninsule arabique…

On pourrait argumenter que ce sont des pays lointains, peu développés, que cela ne nous touche pas directement. Cette attitude est proprement révoltante d’égoïsme : penser que notre confort et le refus du moindre risque à proximité de nos habitations pour répondre à ce besoin de confort puisse avoir pour conséquence nombre de morts dans des conflits sans fins et l’avilissement de populations nombreuses sous le joug de dictatures féroces ne me parait pas éthiquement soutenable.

Alors continuons avec le nucléaire comme avant ?

Non pas vraiment. Le documentaire diffusé le 16/3 sur Arte à propos de Tchernobyl : http://videos.arte.tv/fr/videos/le_nuage_tchernobyl_et_ses_consequences-3772992.html tout comme les événements récents au Japon donnent également à réfléchir et est assez symptomatique de la teneur du débat.

Concernant le documentaire proprement dit, je passe rapidement sur la piètre qualité scientifique de l’ensemble. Le point de vu est essentiellement de décrire les réactions à l’événement. Il n’y a en particulier aucun recul pour décrire ce qui s’est réellement passé, pour donner des chiffres au-delà des controverses de l’époque avec des ordres de grandeur pour donner des comparaisons et informer de manière didactique le spectateur et lui permettre de se faire une idée par lui-même. Au lieu de cela, le reportage se contente d’interviewer les acteurs de l’époque qui ressassent les mêmes idées et arguments biaisés de part et d’autre et son trop content de revivre leur guerre. Pour schématiser : coté pro-nucléaire : il n’y a pas de danger dans les installations occidentales et le nuage n’a pas présenté de risque majeurs pour la santé en dehors des zones très proches de la centrale (Ukraine et Biélorussie) et moyennant de prendre certaines précautions dans les zones moyennement proches (est de l’europe). Coté écologistes : c’est la catastrophe, tout le monde a été contaminé, il y a eu de très très nombreuses victimes y compris dans les pays les plus éloignés comme la France, il est donc urgent de sortir immédiatement du nucléaire.

Et on voit des réactions similaires à propos de l’accident de Fukushima à cela près que les autorités Françaises (mais pas Japonaise malheureusement) ont compris qu’il valait mieux jouer la transparence.

Je trouve les deux positions exagérées et peu constructives.

Par rapport au discours Ecologistes, oui, le nucléaire est dangereux, c’est incontestable mais il me semble qu’à diaboliser le nucléaire, on surestime largement les risques:

  • L’accident majeur de Tchernobyl n’a pas eu d’effet notable sur l’augmentation de l’espérance de vie dans les pays d’Europe de l’ouest. Son effet n’a donc pas été si désastreux sinon ou pourrait l’observer sur l’espérance de vie. On ne voit pas non plus de pic de mortalité identifiable alors qu’une mortalité d’un million de personnes, comme le prétendent certains les écologistes, devrait avoir laissé une trace identifiable dans la pyramide des âges. Pour ce qui concerne l’Europe de l’Est, il est difficile de se prononcer tant l’impact du changement de régime politique  lié à la chute du mur a eu d’impact ce qui doit certainement masquer toute évolution liée aux éventuelles contaminations.
  • Les écologistes (et le reportage d’Arte) clament qu’il y a eu un impact majeur sur la trisomie 21… Mais quand on regarde bien les choses, l’impact est très ponctuel : seulement sur un mois et son ampleur est limitée : seulement un doublement de la fréquence de la trisomie 21 qui est en elle-même très rare… Pour la Biélorussie qui est le pays le plus touché, wikipédia indique que cela ne concerne qu’environ 16 naissances.
  • Les écologistes clament (et le reportage d’Arte) clament que de très nombreux cancers de la thyroïdes sont imputables à Tchernobyl… Mais une étude de l’invs indique que l’augmentation de la fréquence de ces cancers a commencé bien avant l’accident et est probablement imputable à l’amélioration des techniques de diagnostique en particulier pour les petites tumeurs.  http://www.invs.sante.fr/presse/tchernobyl/tchenobyl/tchernobyl_020424.html . Il est également à noter que c’est un des cancers qui se soigne le mieux : la page anglaise de wikipedia donne un taux de décès inférieur à 4% pour les Etats-Unis.
  • L’impact semble surtout concentré sur ceux qui sont intervenus directement sur le site et/ou ont été affectés aux opérations de décontamination sans protection adaptée.
  • L’ampleur des dégâts humains ne me semble pas plus important que celles des grandes catastrophes industrielles, en particulier celle de Bhopal dans l’industrie chimique.

Par rapport au discours des industriels et des autorités, il est évident que le discours : « ça ne peut pas arriver chez nous » n’est pas plus rationnel que celui des Ecologistes :

  • Le risque 0 n’existe pas, il est possible qu’un incident de ce type arrive en France et il faut s’y préparer. L’exemple  actuel du Japon montre bien que même avec le retour d’expérience de Tchernobyl, la réponse n’est pas adaptée : Le discours lénifiant et peu transparent ne passe pas. Il est indispensable d’informer la population précisément et sereinement.
  • Il est évident également que les équipes devant faire face à ce type de problème ne sont pas encore au niveau des enjeux : Le problème principal de la centrale de Fukushima semble être un problème électrique et un problème de pompage d’eau pour refroidir les cœurs et piscine contenant le combustible. Je m’étonne que le Japon n’ai pas à disposition près à être transporté sur le site des pompes et groupes électrogènes de secours. On peut également s’étonner que des robots d’intervention ne soient pas disponibles pour pouvoir intervenir dans les zones de forte radioactivité. Enfin on peut noter que les particules radioactives ne connaissant pas les frontières, l’enjeux est réellement international et il me semble que la réponse devrait également être internationale avec une instance supra-nationale maintenant en permanence une équipe d’intervention et du matériel prêt à être déployés rapidement partout dans le monder lorsqu’un accident important se produit dans une centrale et qui prenne en charge les opération dès qu’elle arrive sur place... avec bien entendu la nécessité qu’un accord ratifié par tous les pays exploitant du nucléaire civil ait clairement défini que cette instance prendrait la direction des opérations.
  • Chaque pays exploitant du nucléaire civil devrait avoir des plans précis de réponse à ce type d’accident : plans d’évacuation des populations, de décontamination, de fourniture d’Iode avec les stocks et équipements idoines. Les Japonais ont certes été surpris mais leur réponse ne semble pas tout à fait adapté aux enjeux et j’ai bien peur que les plans français ne soient pas à la hauteur.
  • Bien entendu, les coûts de ces précautions doivent être intégrés dans le prix de l’énergie nucléaire, de même que les coûts de maintenance des stockages de déchets radioactifs et les coûts de démantèlement des centrales… Ce qui ne semble pas être tout à fait le cas actuellement.

Conclusion : Une approche plus rationnelle du risque nucléaire est maintenant nécessaire : sans diabolisation puisque l’expérience montre que le danger n’est pas beaucoup plus élevé que pour d’autres risques industriels et en particulier chimique mais sans non plus ignorer les dangers bien réels et spécifiques. Il faut se être prêt à faire face à cette forme de risque moderne et ne pas se réfugier dans l’attitude de l’oncle Vania du « Back to the trees » ;-).

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