Maitre Mô, Noël et la violence virale 2/2

Publié le par ideesmobiles.over-blog.com

Suite de la réflexion initiée  dans un billet précédent. Il s’agit de la question de la transmission de la violence et de savoir si le fait d’être victime d’une agression ou de mauvais traitement peut constituer une cause de violence.

 

Après l’interrogation sur la validité statistique de l’impression donnée par quelques événements marquants vu dans la presse et sur le web, d’autres interrogations ont vu le jour a propos de ce problème depuis le premier billet :

 

Tout d’abord la remarque qu’un chiffre dans l’absolu ne veut rien dire. Maitre Mô indique dans les commentaires sous son billet Noël qu’il estime à 90% la proportion de ses clients ayant subits des violences avant de commettre des crimes ou des délits. Cela n’est pas très signifiant en soit : si 90% de la population en général a également été victime d’agressions ou de mauvais traitements, cela indiquerait que ce facteur n’est pas impliqué dans les causes de violence. Si au contraire la proportion dans la population en général est de 10% alors effectivement on peut penser que ce facteur est important. D’autre part il faut se méfier des évaluations – Il est intrinsèquement difficile d’évaluer un fait statistiques : ce n’est pas un mode de raisonnement adapté à notre cerveau qui a tendance à se focaliser sur quelques événements marquants et à en surestimer la fréquence. C’est le syndrome du joueur de backgammon qui a l’impression que le dés sont biaisés en sa défaveur alors qu’ils sont issus de processus informatiques rigoureux. Enfin Maître Mô peut ne pas être représentatif de l’ensemble du phénomène de violence. Il peut y avoir un biais de sélection, soit du fait de Maître Mô lui-même (il aurait plus facilement tendance à accepter ce type de dossier) soit du fait de ses clients – ce type de clients ayant plus fréquemment tendance à le solliciter que les autres.

 

Autre réflexion : même si l’on observe que les auteurs de violence ont souvent été victimes, tous ce que l’on aura montré c’est une corrélation et non une causalité. D’autres facteurs peuvent être à la fois la cause de violences subies et perpétrée. Dans le cas spécifique relaté par Maître Mô dans son billet Noël, on peut par exemple penser que les déficiences psychiques de Gérald qui ont fait en particulier qu’il n’a jamais tenté de s’opposer à ses tortionnaires sont également à l’œuvre lorsqu’à son tour il se transforme en bourreau : S’il a été incapable de réagir et de prendre conscience de l’anormalité de la situation en tant que victime et d’au moins tenter de s’y soustraire, n’aura-t-il pas également des difficultés à en prendre conscience en tant que bourreau. Ce passage du témoignage de Maitre Mô me parait particulièrement intéressant :

 

 

"j’ai terminé mon interrogatoire par une question toute simple, en substance : "Noël, on sait ce qui s’est passé, tout ce qui s’est passé … Essayez de décrire à la Cour ce qui aurait dû se passer, normalement, si tout avait été normal, depuis la rencontre de Gérald. Comment ça aurait pu, comment ça aurait dû, se passer, après ?".

Et je crois que les jurés ont ressenti, comme moi, l’incapacité totale de Noël de répondre à cette question ; on n’a obtenu que des silences et le spectacle d’un front plissé ; sur d’autres questions entrecoupées de silence, il a fini par murmurer :"on n’aurait pas dû lui faire du mal", et, comme j’acquiesçais et l’encourageais à continuer, il a réussi à ajouter, pour solde :"Si on l’avait pas obligé, il serait pas resté. Je sais pas comment il serait resté …"

Noël était "normal", liminaire et fruste, mais normal, oui. Mais il était un réprouvé, un vrai, quelqu’un qui ne s’était pas construit normalement, et ne pouvait pas construire normalement. D’une lâcheté et d’une faiblesse atroce, oui. Mais qu’on ne pouvait pas juger totalement délibérées …

Enfin, bref, c’est naturellement sur ce thème principal que nous avons plaidé, le quatrième jour."

On peut se demander si la réaction de Gérald (la victime) à la même question n’aurait pas été similaire…

 

 

 

J’ai trouvé une étude concernant la transmission intergénérationnelle de la maltraitance sur le site suivant : http://classiques.uqac.ca/contemporains/masse_raymond/antecedents_violence/texte.html

 

En résumé : l’étude a cherché à mesurer la réalité de la transmission intergénérationnelle en comparant la fréquence de maltraitance durant l’enfance chez les parents maltraitant à deux groupes de contrôle, l’un correspondant à des parents non maltraitants et le seconds à des parents non maltraitant ayant des caractéristiques sociologiques similaires (pauvreté) à celle des parents maltraitants pour éliminer cet autre facteurs de causalité.

 

Le premier point saillant c’est une corrélation assez forte : « 67,1% des parents d'enfants maltraités rapportent avoir été victimes durant l'enfance de violence physique et/ou psychologique » tandis que le proportion n’est que de 30 % pour le groupe de contrôle (je suis surpris de ce chiffre – qui me fait prendre conscience de la chance que j’ai mais c’est une étude canadienne). Ce résultat est pourtant singulièrement atténué lorsque l’on compare au deuxième groupe de contrôle celui qui a des caractéristiques sociologique similaire (pauvreté) dont la proportion est de 46,8% ( !!!). On voit bien apparaître ici la différence entre corrélation et causalité. Une part non négligeable de la corrélation entre mauvais traitement de ses enfants et historique de mauvais traitement reçus pendant l’enfance n’est pas dû à une « contagion » de la violence mais à l’existence d’une autre facteur (la pauvreté) commun aux deux phénomènes corrélés. Et l’on peut s’interroger plus avant : dans cette étude, un seul autre facteur a été évalué mais l’on peut en imaginer d’autres : misère intellectuelle, carence d’intégration sociale – ces deux phénomènes corrélant probablement avec la pauvreté mais pas complètement (ce n’est pas parce que l’on est pauvre qu’on n’est pas éduqué, ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on a peu de relations sociales). Un autre phénomènes pouvant expliquer cette corrélation est d’ordre génétique même si cette idée est dérangeante.  Si la relation n’est pas univoque, il est probable que des facteurs génétiques prédisposent à la violence ( http://www.journaldunet.com/science/biologie/dossiers/06/0609-adn/adn3/8.shtml ) ce qui induirait une corrélation entre mauvais traitement reçu pendant l’enfance et dispensés à ses propres enfants du fait de la transmission génétique d’un facteur général de violence.

 

Alors quelles conclusions tirer de ces réflexions ? La première c’est qu’il faut se méfier des fait bruts et des impressions. Seule l’analyse statistique rigoureuse permet de se défaire de l’illusion corrélation = causalité alors qu’il est indispensable si l’on veut être efficace dans le traitement d’un problème de bien en identifier les causes. La deuxième est que s’il est probable qu’il existe un facteur de transmission de la violence, de contagion de la violence, il ne faut pas forcément trop se focaliser sur celui-ci. Ce n’est qu’un facteur parmi de nombreux autres et si l’on veut être efficace il faut essayer de traiter l’ensemble des facteurs. En bref, la criminologie est indispensable et son absence ou son manque d’écho dans le débat médiatique récurent sur l’insécurité très largement dommageable.

Publié dans Société

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Verel 20/01/2011 19:38


Votre réflexion sur la transmission de la violence m'a fait penser à René Girard et sa théorie sur ce qu'il appelle la violence réciproque
http://verel.typepad.fr/verel/2009/09/un-de--mes-amis-ma-fait-d%C3%A9couvrir-ce-livre-de-ren%C3%A9-girard-auquel-jai-consacr%C3%A9--avec-beaucoup-dint%C3%A9r%C3%AAt-que.html