Mauvais journalisme au Monde – faut-il avoir peur de la montée de la pratique musulmane en France ?

Publié le par ideesmobiles.over-blog.com

Le Monde publiait récemment (oui, je sais, je réagis un peu tard, je n’étais pas en état de rédiger ces derniers jours) un article sur la pratique de la religion musulmane en France intitulé « Le ramadan plus populaire qu'il y a 15 ans » http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/08/01/le-ramadan-plus-populaire-grace-a-l-adhesion-des-jeunes_1555103_3224.html .

 

L’article reprend les résultats d’un sondage IFOP réalisé pour le journal La Croix (journal catholique faut-il le rappeler) sur la pratique de la religion musulmane. On retiendra d’une lecture peu attentive que la pratique de la religion musulmane est en train d’envahir notre pays : les musulmans sont surtout des jeunes, ils sont très nombreux parmi les ouvriers, ils sont très pratiquants et avec une pratique en hausse, sont très nombreux à pratiquer le ramadan et n’aiment pas N. Sarkozy…

 

Sauf que lorsqu’on prend la peine de réfléchir un peu et de regarder les données sources dont Le Monde donne d’ailleurs le lien http://www.ifop.fr/media/pressdocument/343-1-document_file.pdf on trouve quelque chose d’assez différent et on voit bien comment la sélection d’une partie de l’information de base permet de biaiser significativement le ressenti du lecteur.

 

Commençons par une erreur flagrante et factuelle : Au deuxième paragraphe de l’article du monde on retrouve « L'enquête souligne aussi une surreprésentation des musulmans chez les ouvriers (32,9 % contre 20,1 % pour l'ensemble des Français), les employés (14,6 % contre 9,8 % pour l'ensemble des Français) et les étudiants et chômeurs (7,3 % contre 3,5 % pour l'ensemble des Français). » Oups, ça y est Charles Martel doit se retourner dans sa tombe, les arabes nous ont envahis, vite votons pour le FN puisque 32,9 % des ouvriers sont déjà musulmans ! Sauf que le journaliste a commis une grossière erreur : Il ne s’agit pas d’une surreprésentation des musulmans chez les ouvriers mais d’une surreprésentation des ouvriers chez les musulmans, ce qui est tout à fait différent ! De fait lorsqu’on calcule la proportion de musulmans chez les ouvriers on trouve 9,54 % bien loin des 32,9% affichés par Le Monde.

 

Deuxième élément contestable au paragraphe suivant : « Selon une enquête de l'IFOP réalisée pour Marianne en mars, les musulmans se déclarant croyants et pratiquants sont aujourd'hui 41 %. Contre 33 % il y a quatre ans. » . On pourrait croire que les barbus sont à nos portes, 8% d’augmentation en 4 ans, si on poursuit la tendance dans 30 ans, tous les musulmans seront embrigadés par les mollahs. Sauf que ce n’est qu’un des chiffres de l’étude qui montre par ailleurs que le pourcentage de croyants et pratiquant en 1989 était de 37 %. 4% d’augmentation en 20 ans, tout de suite ça fait moins peur ! D’autant que les autres chiffres 27% (1994) et 36 % (2001) montrent qu’il y a des fluctuations non négligeables d’un sondage à l’autre et donc que les données sont entachées d’une incertitude probablement importante, que le sondeur doit probablement pouvoir estimer mais qu’il ne s’est pas donné la peine de mentionner. S’il l’avait fait la conclusion serait probablement tout autre à savoir que les variations observées sont comprises dans la marge d’erreur et que la pratique religieuse chez les musulmans français est globalement stable pour autant qu’on puisse la mesurer. Deux autres éléments doivent de plus être retenus : Si l’on regarde non plus les musulmans pratiquants mais les croyants + pratiquants, le sondage montre une étonnante stabilité : 75% en 1989 contre … 75 % en 2011. Donc la part des pratiquants a un peu augmenté (et encore il faudrait voir par rapport à l’incertitude de la mesure) mais c’est au détriment des croyants non pratiquants donc probablement lié à une plus grande accessibilité des lieux de culte pour les musulmans.

 

Autre point qui n’est pas abordé mais semble fondamental… La définition de musulman et la proportion de musulman en France. On peut en particulier se poser la question de ce que pourrait être un musulman non croyant… Ce n’est pas précisé dans l’article et pas défini dans le document de l’ifop mais apparaît indirectement dans le document et doit probablement être entendu comme «  personnes issues d’une famille d’origine musulmane ». Sauf qu’on voit que ce critère est très subjectif car les croyances peuvent être variable dans le temps. Par exemple, je ne pourrais pas affirmer que ma famille est encore catholique même si elle est certainement chrétienne et qu’elle a été pratiquante à un moment donné. Et puis la famille d’origine est composée de plusieurs personnes qui n’ont pas forcément les même croyances… Suivant la façon dont est posé et interprété la question le résultat peut varier sensiblement. Enfin il me semble fondamental de rappeler quelle est la proportion des musulmans en France, ce qui est rappelé au début du document de l’IFOP à 5,8% (mais sans préciser selon quelle définition : croyant et pratiquants ou « personnes issues d’une famille d’origine musulmane »). Il aurait été également très utile de préciser l’évolution de ce chiffre ce que ne fait ni le document de l’ifop ni l’article. En effet, l’augmentation de la proportion de pratiquant pourrait également s’expliquer par une baisse du nombre total de personnes se définissant comme musulman… Et en tout cas le fait de citer la proportion de musulman permet de relativiser les données ci-dessus : 41 % de pratiquants sur 5,8% de la population, cela donne 2.37% de musulmans pratiquant en France. Charles Martel peut se rendormir tranquillement et N. Sarkozy peut continuer sereinement à ignorer cette niche électorale !

 

D’ailleurs, en parlant de la popularité de N. Sarkozy, les chiffres sont intéressants… mais totalement inexploitables en l’état : On a vu dans les pages précédentes que les caractéristiques sociologiques des musulmans sont sensiblement différentes de celles de la population Française dans son ensemble, avec en particulier une sous-représentation très marquée des retraités… qui constituent si ma mémoire est bonne une bonne part de l’électorat de l’UMP. Plutôt que de donner uniquement des données brutes comparées à la population Française, il serait plus pertinent de comparer à une population non musulmane de composition sociale équivalent ce qui montrerait probablement une différence bien moindre par rapport aux autres Français. Corrélation n’est pas causalité et le biais électoral observé peut avoir une autre cause que le fait d’être musulman.

 

L’article du journal La Croix tient un peu mieux la route et met plus l’accent sur le ramadan en particulier la proportion de 71% des musulmans qui le pratiquent… sans pour autant relever que cette proportion est stable depuis 10 ans et sans citer le chiffre de 40% de pratique du ramadan chez les musulmans non croyants (dont j’ai toujours du mal à comprendre quelle réalité elle recouvre et me fait toujours penser à cette bonne vieille blague catho sur les nudistes non pratiquant) qui démontre bien que c’est en bonne parti une pratique culturelle.

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