Primaires citoyennes : La victoire du vote spéculatif ?

Publié le par ideesmobiles.over-blog.com

La spéculation financière c’est le mal absolu dans le discours traditionnel de la gauche en général et des socialistes en particulier. On a encore vu lors des débats de la primaire socialiste certains candidats s’indigner contre « les banques qui spéculent avec l’épargne des français ». Il est d’autant plus étonnant de constater qu’une bonne partie du fonctionnement même et du résultat de cette primaire est en fait basé sur un mécanisme similaire à la spéculation financière.

 

Le principe général de la spéculation financière est d’acheter un actif financier non pas en fonction de sa valeur intrinsèque mais en fonction de l’anticipation que l’on a des actions des autres acteurs du marché. En gros : j’achète l’action X non pas parce que je crois aux perspectives de croissance (ou de rentabilité) de l’entreprise X mais parce que je pense que d’autres personnes vont vouloir acheter les actions de l’entreprises X ce qui fera monter les cours et me permettra de réaliser une plus-value. Ce comportement est résumé par l’adage boursier qu’il vaut mieux avoir tord avec tout le monde que raison tout seul…

 

Dans le cadre de la primaire citoyenne, on voit ce genre de comportement auprès d’une bonne part d’électeurs : il vont choisir le candidat pour lequel ils votent non pas en fonction des idées qu’il défend ou parce que sa personnalité fait de lui la personne la plus à même à diriger la France mais en fonction de sa capacité à gagner l’élection présidentielle. Cela apparaît en particulier dans ce sondage : http://www.ipsos.fr/sites/default/files/attachments/rapport_barometreprimairesocialiste_vague1.pdf Page 27, 27% des personnes interrogées placent ce critère comme étant le principal derrière les propositions du candidat (54%) mais largement devant sa personnalité (17%). Il ne s’agit donc pas d’un facteur marginal. On voit d’ailleurs page 31 de la même enquête que c’était un des points fort de François Hollande alors que sur les propositions il est au coude à coude avec Martine Aubry. Hors juger de la capacité d’un homme politique à gagner une élection est un comportement purement spéculatif : c’est effectuer un pari sur la façon de voter des autres citoyens. C’est donc un comportement spéculatif qui a en grande partie amené François Hollande à gagner la primaire de gauche. J’ai en particulier entendu plusieurs personnes qui refusaient de voter pour les candidats les moins bien placés du simple fait qu’ils n’avaient aucune chance, en particulier cela a dû jouer en défaveur de Valls au profit de Hollande et dans une moindre mesure de Montebourg.

 

Le problème des comportements spéculatifs c’est qu’ils donnent lieu a des mécanismes déstabilisateurs : prophéties auto-réalisatrices et bulles spéculatives.

 

Au niveau des prophéties auto-réalisatrices, on notera le mécanisme à l’œuvre avec le ralliement des candidats éliminés au premier tour à François Hollande. Il est favori, donc les candidats malheureux du premier tour se rallient à lui (dans l’espoir d’une bonne place au gouvernement), ce qui renforce son image de rassembleur et de personne étant le mieux placé pour gagner les présidentielles, ce qui incite ceux pour qui c’est le critère principal à voter pour lui, ce qui lui permet de gagner les primaires. Tout cela malgré la faiblesse des propositions improvisées pour se démarquer de Martine Aubry (le contrat de génération et les emplois d’enseignant) et une prestation pas vraiment convaincante au débat d’entre-deux tours et le fait que Martine Aubry étant censée être plus à gauche que François Hollande, les électeurs de Montebourg et Royal auraient du se reporter majoritairement sur elle.

 

Au niveau des bulles spéculatives, je pense que c’est ce phénomène que l’on a vu en 2007 avec Ségolène Royal que tous les sondages portaient au pinacle au moment des primaires et qui en conséquence a écrasé ses opposants lors du scrutin. Mais cette bulle spéculative a été de courte durée et il s’est avérée que les anticipations sur sa capacité à l’emporter face à Sarkozy n’étaient pas fondées. Il semble peu probable que ce phénomène se répète avec François Hollande compte tenu de la désaffection d’une majorité des Français vis à vis de la droite en général et de Nicolas Sarkozy en particulier mais on peut tout de même s’interroger sur le fait qu’il soit le meilleur candidat… A son âge, l’absence d’expérience gouvernemental est un signal inquiétant : si les membres de son parti ne l’ont pas jugé apte au fonctions gouvernementales, c’est peut-être qu’il y a des bonnes raisons… et qu’on ne me fasse pas croire qu’un poste de secrétaire du parti socialiste est stratégiquement plus important qu’un ministère. Je suis en particulier un peu surpris que sur la période 1988-1993 il n’ait été que député et conseiller municipal d’Ussel alors que la gauche était au pouvoir et qu’il avait été impliqué dans plusieurs cabinets des gouvernements de la période 81-86. Comme disent les conseillers en recrutement, il y a quelques trous dans ce CV politique. Je suis également un peu sceptique sur ses capacités à briller dans une campagne présidentielle face à Sarkozy mais peut-être va-t-il se révéler dans l’épreuve.

 

Quelques réflexions supplémentaires sur cette primaire :

 

On entend partout que cette primaire est un grand succès et c’est un fait. La participation, l’impact médiatique sont des points très favorables pour le parti socialiste. Je note tout de même que certains points pourraient être améliorés à l’avenir :

-         Il me semble que les débats du premier tour sont arrivés trop tard et étaient trop rapprochés les uns des autres. Du coup, même si je n’ai pas pu suivre le premier, j’ai quand même eu pour une bonne part une impression de redite et de saturation : sur une période aussi courte les positions ne changent pas vraiment d’autant que c’est quasiment les même sujets qui ont été abordés à chaque fois. De plus, les candidats les moins connus (en particulier les plus jeunes, Valls et Montebourg) ont vraiment fait leur percée médiatique et populaire au moment des débats mais alors qu’il était déjà trop tard pour que cela change vraiment la donne. Une meilleure répartition des débats tout au long de la campagne serait préférable, cela donnerait plus de temps à chacun pour préparer de nouveaux arguments pour chaque nouveau débat et donnerait plus de temps au public pour découvrir les jeunes candidats et éventuellement se laisser convaincre par eux. Il n’y a pas de raison que la France soit abonnée aux gérontocrates alors que USA et Grande-Bretagne élisent des leaders plus jeunes et dynamiques.

-         Le fait qu’un programme soit élaboré par le parti au préalable (même s’il n’est pas contraignant) est tout à fait préjudiciable : Cela vide les débats des primaires d’une bonne parti de leur substance puisque les candidats (hormis JM. Baylet) avaient approuvé ce programme. Cela conduit de plus à encourager la surenchère : si le programme imposé constitue une option moyenne, les candidats pour se distinguer sont obligés de faire de la surenchère sur les points qu’ils jugent les plus importants (ou les plus stratégiques). Enfin cela réduit la possibilité pour les électeurs d’infléchir significativement le programme porté par le parti pour les élections. A contrario, s’il n’y avait pas de programme préalable et si chaque candidat pouvait élaborer librement le sien, les débats seraient plus riches au niveau des propositions et permettraient une différentiation de positionnement plus facile des candidats. De plus cela permettrait aux électeurs de choisir réellement le programme qui leur correspond le mieux et donc d’influer sur le contenu de ce programme par leur vote.

-         Enfin, les restrictions adoptées dans le sens d’une absence d’attaques personnelles me paraissent contreproductives. Il ne s’agit pas d’encourager la diffamation mais le tabou peut être également contre-productif. Si un candidat a des faiblesses rédhibitoires au niveau de son caractère ou de son CV, il vaut mieux que ces éléments soient révélés au moment de la primaire et de laisser les électeurs juger de leur pertinence, plutôt que de laisser élire une personne ayant ces faiblesses au moment de la primaire et laisser le parti adverse l’exploiter dans la campagne présidentielle proprement dite. De ce coté, il vaut mieux déminer le terrain au préalable. En particulier, j’ai trouvé un peu hypocrite la partie du deuxième débat sur l’étique où il a beaucoup été question de Guérini et de Sarkozy mais où personne n’a mentionné le fait que l’un des candidats à la primaire (J.M. Baylet) ait été condamné à deux reprises pour abus de bien sociaux  et est à nouveau mis en examen dans une troisième affaire. Effectivement ça aurait pu passer pour une attaque personnelle mais il était à mon avis indispensable de le porter à la connaissance du public et ce dès la primaire. Les électeurs auraient alors un peu mieux compris pourquoi il était tant gêné lorsqu’on lui demandait si lui aussi soutenait la proposition d’inéligibilité à vie pour ce type d’affaire.

 

Le vote spéculatif (et ses effets indésirables) n’est pas une fatalité. Il est en grande partie lié au mode de scrutin. D’autres modes de scrutin sont possibles qui réduisent l’intérêt de ce type de stratégie. La méthode de l’« alternative vote » proposés aux anglais récemment http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/05/04/grande-bretagne-le-referendum-sur-la-reforme-electorale-divise-la-coalition_1516924_3214.html me parait en particulier particulièrement pertinente dans le cadre d’un primaire même si elle pose quelques soucis logistiques et requerrait probablement l’utilisation d’un système de vote électronique. L’autre avantage de ce mode de scrutin est qu’il ne nécessite pas de second tour avec toutes les compromissions et négociation que cela engendre.

 

L’impact d’une primaire est probablement non négligeable sur le résultat de l’élection présidentielle s’il est avéré que les mécanismes décrits par Joule et Beauvois dans leur livre « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » s’appliquent à cette problématique comme je le pense. En particulier, ils décrivent le phénomène du « pied dans la porte » : le fait de demander à quelqu’un de faire une petite action sans trop de conséquence facilite l’acceptation par cette même personne de faire une action plus conséquente de même nature qu’elle aurait refusée s’il n’y avait pas eu la première demande. L’un des exemples cité dans le livre est qu’une personne acceptera plus facilement de participer à une action de distribution de tracs (action coûteuse) si elle a auparavant été sollicité pour signer une pétition sur le même sujet (action peu coûteuse). Ainsi dans le cas des primaires, il est possible que le fait de demander aux personne de voter aux primaires (action peu coûteuse, ça n’engage pas à grand-chose, même pas à voter pour le même candidat aux présidentielles s’il gagne les primaire) facilite peut-être l’action de voter pour ce même parti lors de l’élection définitive (action plus coûteuse car engageant l’avenir du pays). Le fait de signer l’adhésion aux valeurs de la gauche peut aussi avoir cet effet, il est dommage qu’il n’ait pas été un peu plus formel, bon nombre de votant n’ayant pas vraiment réalisé ce qui se passait lorsqu’ils ont signé ce premier registre. Le renforcement récent de François Hollande dans les sondages est peut-être en parti lié à cet effet.

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